J'ai grandi au Cameroun au lendemain des indépendances, à une époque où il était interdit de prononcer publiquement le nom de Um Nyobè, de lire ses écrits, de garder chez soi son effigie, ou encore de se souvenir de sa vie, de son enseignement et de son action. Longtemps après son martyre, tout continuait de se passer comme s'il n'avait jamais existé et comme si sa lutte n'avait été qu'une banale entreprise criminelle.
Mais dans ma famille - et je l'imagine en pays bassa en général et au-delà - cette officielle mise au ban n'empêchait guère qu'au détour des faits et gestes de la vie quotidienne, sa mémoire et celle des luttes pour l'indépendance fut évoquée.
Il se trouve que la s½ur de ma propre mère (ma tante Martine Ngo Yebga) avait été l'épouse de Pierre Yém Mback. Ce dernier fut assassiné en même temps que Ruben Um Nyobè le 13 septembre 1958 dans le maquis de Libel-li-Ngoy, aux environs de Bumnyébel. Pierre Yém Mback était le fils unique de Susana Ngo Yém. C'est elle qui, longtemps après la mort de son fils, s'occupa de la veuve de Yém (ma tante) et de ses enfants. Dans la pure tradition africaine, je considérais Susana comme ma grand-mère. Comme la plupart des gens humbles de chez nous, sa vie avait été une suite d'épreuves et de luttes, les unes toujours plus difficiles que les autres. Mais cette longue vie de luttes et de souffrances n'avait guère entamé sa beauté physique, encore moins dompté son esprit, même si le lot de peines qu'elle avait endurées avait laissé dans son c½ur des traces de mélancolie.
Cette tristesse mêlée à la douleur et à l'espérance, j'en fus plusieurs fois le témoin lorsque, par exemple, elle se mettait à chanter les chants d'autrefois - les chants d'espérance qui avaient rythmé le cours du mouvement nationaliste de sa formation en 1949 jusqu'à l'entrée dans le maquis en 1955. Certains jours, au détour d'une tâche domestique, je l'entendais chanter toute seule les chants de lamentations. J'imagine qu'Um ayant été privé de funérailles après sa mort et son enterrement à la sauvette au cimetière de la mission presbytérienne d'Eséka en septembre 1958, ces chants servaient à accompagner son ombre et cherchaient à lui ouvrir la voie d'un possible repos, en compensation de l'inqualifiable injustice dont il fut la victime après son trépas.
Très tôt, je compris que ces chants témoignaient de deux choses. D'une part, ils parlaient du deuil comme du vis-à-vis ultime de la plainte et de la consolation – mais de la consolation dans le sens prophétique de ce terme. D'autre part, ils faisaient signe à un événement, à un surgissement dans lequel finalement s'était joué un évanouissement. Telle était, au demeurant, la signification de l'énigme dont Um fut la manifestation ou, plus précisément, la parabole, ou encore le mystère. À l'époque, je n'avais pas quinze ans.
C'est donc grâce à ma grand-mère que Um Nyobè devint pour moi une sorte d'offrande – ce Um qu'elle appelait souvent de son nom biblique, Ruben, quand ce n'était pas de son nom politique, Mpodol (celui qui porte la parole des siens). La sorte d'histoire que j'appris auprès d'elle ne figurait dans aucun livre. Je découvris pourtant plus tard que l'on pouvait en retrouver les traces dans les archives. Ce que le récit officiel cherchait à disqualifier et à criminaliser sous l'étiquette de « terrorisme », elle l'appelait Nkaa Kundè - le procès (au sens juridique) de l'indépendance.
C'est elle, également, qui me fit prendre conscience du fait qu'au berceau de l'État postcolonial au Cameroun gisait le crâne d'un parent mort, un meurtre qu'il nous faut qualifier d'inaugural. C'est enfin elle qui m'aida à saisir toute la ressemblance qu'il y a entre le meurtre de Um dans le Cameroun colonial et le cri d'Abel tué par son frère Caïn dans la Bible. Je compris alors qu'en voulant exiler Um dans la nuit de l'innommé, le nouvel État indépendant entendait échapper à l'injonction autrefois adressée à Cain : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère Abel ?». Tout cela, c'était avant mes études universitaires. Dès l'âge de quinze ou seize ans, je m'étais promis de contribuer un jour à la « résurrection » de Um. Je voulais contribuer à le relever des morts même si, déjà à cette époque, je sentais bien qu'il ne serait plus jamais là où on le croyait ; que Um serait toujours déjà ailleurs, tout en étant pourtant présent parmi nous, ici, mais pas ici même ; que Um ne serait jamais, malgré le poids du mensonge officiel, un syntagme figé. Aujourd'hui, j'ai beau faire la part des choses. Je crois que si je me suis tant éloigné spirituellement de mon pays natal sans pour autant cesser de m'en soucier – et sans pour autant qu'il cesse de me créer des soucis – c'est en très grande partie en raison de son refus de reconnaître l'existence de ce crâne d'un parent mort à son berceau, la « part maudite » inscrite sinon dans son état-civil, du moins dans acte de naissance.
Cette affaire de refus de sépulture et de bannissement des morts tombés lors des luttes pour l'autodétermination – cet acte de cruauté à l'encontre du « frère », tout cela très tôt devint non seulement l'objet principal de mon travail académique, mais aussi le prisme par lequel, je m'en rends compte aujourd'hui, ma critique de l'Afrique a pris corps et s'est développée.
PS: + HAUT ,DANS DE NOUVEAUX ARTICLES, VOUS DECOUVRIREZ QUI ETAIT REELLEMENT RUBEN UM NYOBE ET QUI EST ACHILLE MBEMBE.
